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Ce blog contient les articles publiés par Akram Belkaïd dans SlateAfrique.

mercredi

Six raisons de ne pas aimer Kadhafi

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Six raisons de ne pas aimer Kadhafi

19 mars 2011

Terreur, confusion, manipulations, nuisance, insultes, provocation… Le «guide de la révolution» libyenne a un solide répertoire d'ennemis dans son pays comme chez ses voisins arabes.

Caricatures de Kadhafi dans la ville rebelle de Benghazi. Reuters/Finbarr O'Reilly
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Mise à jour du 20 octobre 2011. Les forces du nouveau régime en Libye affirment avoir pris le contrôle de Syrte, le dernier bastion du régime déchu de Mouammar Kadhafi, après plus d'un mois de combats meurtriers. Selon le CNT (Conseil national de transition), le colonel Kadhafi serait mort.

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Un dictateur impitoyable

Des dizaines de jeunes qui manifestent devant le consulat d’Italie (vide) de Benghazi en 2006 et qui se font massacrer par la police, des prisonniers qui subissent le même sort durant plusieurs émeutes dans les années 1990. Des opposants assassinés aux quatre coins de la planète. Des disparus, enlevés en plein jour et dont plus personne n’a plus jamais entendu parler… Sans atteindre le niveau de terreur organisée de la Syrie d’Assad (père et fils), de l’Irak de Saddam Hussein ou même de la Tunisie de Ben Ali, la Libye, sous la férule de Kadhafi, fait partie de ces pays arabes où la dictature n’a jamais toléré la moindre contestation. Ni liberté d’expression, ni opposition autorisée ou même tolérée.

A cela s’ajoute un culte de la personnalité ubuesque et une volonté déclarée de transformer la Jamahiriya (néologisme né de la combinaison de Joumhouriya, la république, et Jamâhir, les masses ou le public) en Etat héréditaire. Pour n’importe quel Arabe, la Libye de Kadhafi n’a jamais été un pays où il faisait bon vivre et où l’on se rendait avec plaisir. Quant aux travailleurs immigrés, qu’ils soient arabes ou subsahariens, ils étaient aussi maltraités que ceux du Golfe. Les Tunisiens en savent quelque chose, eux qui sont régulièrement expulsés du jour au lendemain, otages des colères de Kadhafi contre leur pays natal.

Un idéologue confus

Que celui qui a lu le fameux Livre Vert lève le doigt! Mieux: que celui qui a compris la doctrine qui y est exposée se lève. Officiellement, Kadhafi a instauré en 1977, soit huit ans après sa prise de pouvoir, une démocratie directe où le peuple gouverne directement sans avoir besoin de partis. Bien entendu, le leader libyen a toujours contrôlé d’une main de fer les Comités populaires destinés à défendre sa révolution censée «résoudre de manière définitive la question de la démocratie».

Tour à tour inspirée par l’islam (religion d’Etat) et par un socialisme revisité, la doctrine politique de Kadhafi est en réalité un «boulgui-boulga» indigeste qui a découragé des légions entières d’étudiants en sciences politiques. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que la pensée du guide de la révolution, son titre depuis 1980, n’a guère connu de succès hors de ses frontières. Alors que le panarabisme prôné par Nasser n’a jamais totalement disparu –et les révolutions du moment lui redonnent même une certaine jeunesse– la doctrine libyenne n’est pas lisible et n’a guère de sympathisants dans le monde arabe à l’exception, temporaire, de tous ceux qui cherchent à obtenir un soutien financier…

Un fauteur de troubles

Le constat est simple et résume à lui seul la capacité de nuisance de Kadhafi. Il n’existe pas ou peu de mouvements rebelles arabes qui n’aient pas été financés, à un moment ou un autre, par le régime libyen. C’est le cas par exemple des Sahraouis du Front Polisario, dont on pense trop souvent qu’ils ne sont soutenus que par l’Algérie. En Tunisie, Kadhafi a longtemps exhorté la gauche à faire tomber Bourguiba avant de se rapprocher brièvement des islamistes. En Egypte, Sadate puis Moubarak n’ont eu de cesse de mettre en garde leur encombrant voisin contre ses tentatives de déstabilisation et ses velléités de fédérer les tribus nomades du sud-ouest du pays. Les Algériens eux, n’ont pas oublié qu’une partie des armes destinées aux Groupes islamiques armés transitaient par la frontière libyenne au vu et au su des services secrets du régime de Tripoli. Ils n’ont pas oublié non plus que les attentats de décembre 2007 dans la capitale algérienne n’ont pas été condamnés par Kadhafi. Dans le Golfe, presque toutes les oppositions aux monarchies pétrolières, le plus souvent installées à Londres, ont bénéficié du soutien financier libyen.

De quoi faire enrager les dirigeants de cette région mais aussi les populations qui, en réalité, n’ont jamais été séduites par celui qu’elles considéraient comme une pâle copie de Nasser voire d’Assad père ou de Boumédiène. A noter aussi que d’autres mouvements clandestins dans le monde ont bénéficié des largesses de Kadhafi, à commencer par l’IRA, les Brigades rouges ou l’ETA. Cela sans oublier les multiples attentats qui lui sont reprochés, à commencer par celui de Lockerbie (1988) et du DC-10 d’UTA (1989).

Un diviseur

Pour nombre d’Arabes, Mouammar Kadhafi n’est rien d’autre qu’un semeur de zizanie. Déjà bien en peine de s’accorder sur le moindre sujet, qu’il s’agisse de la Palestine, du Soudan ou, hier, du Liban, les membres de la Ligue arabe ont toujours eu du mal à trouver une position commune. Et leurs efforts étaient encore plus contrariés quand le leader libyen se mêlait de la partie. Apostrophant les uns, insultant les autres, se lançant dans des diatribes interminables sans respect pour le protocole, le temps de parole et encore moins pour les autres chefs d’Etat, Kadhafi a souvent engendré la confusion et mis tout le monde sur les nerfs.

Les diplomates maghrébins et égyptiens en savent quelque chose et, dans chaque capitale d’Afrique du Nord, les anecdotes ne manquent pas à propos de la capacité du «guide» à monter les uns contre les autres, parfois à l’image d’une commère affirmant à sa voisine de droite (l’Egypte) que sa voisine de gauche (l’Algérie) ne cesse de dire du mal d’elle. Cela avant d’appeler la voisine de gauche pour la mettre en garde contre la voisine de droite… «Si vous voulez torpiller une négociation ou une initiative régionale, il suffit de mettre Kadhafi dans le coup», confie un haut fonctionnaire algérien pour qui le dirigeant libyen n’a jamais admis de ne pas être pris au sérieux par ses pairs arabes.

Un donneur de leçons

«Les Algériens ne savent pas parler l’arabe et sont restés des Français», «les Saoudiens sont les esclaves des Américains», «les Egyptiens ne font que tendre la main pour obtenir un bakchich», «les Marocains devraient se débarrasser de la royauté». Toutes ces phrases, autant de clichés simplistes, ont été prononcées un jour, en public ou à la télévision, par Kadhafi.

Des propos insultants, toujours teintés de mépris et de supériorité, qui ont provoqué l’indignation et la colère. Celles-ci étaient d’autant plus fortes que les Arabes, dans leur grande majorité, ont souvent tendance à considérer les Libyens, surtout les Tripolitains, comme étant des bédouins incultes auxquels le pétrole a donné la chance de quitter leurs tentes. Même chose lorsque Kadhafi proclame qu’il est le roi des peuples d’Afrique. D’ailleurs, son tropisme africain amuse et agace ses partenaires arabes. Pour eux, le zaïm libyen ne cherche qu’à s’acheter une influence dans un continent pauvre afin de compenser son isolement dans le monde arabe.

Un clown

Dans les années 1990, une cassette vidéo a fait le bonheur de milliers de Tunisiens. Un buzz bien avant l’arrivée d’Internet. De quoi s’agissait-il? D’une compilation des passages les plus hilarants des discours de Kadhafi, comme lorsqu’il prétend que Shakespeare est d’origine arabe puisque son vrai nom serait «Sheikh Spear», ou que les Celtes sont d’origine africaine. Recenser lesperles kadhafiennes («les insurgés sont drogués par al-Qaïda» étant l’une des dernières en date) permettrait certainement de connaître le même succès éditorial que le livre consacré aux sorties de Jean-Claude Van Damme (Parlez-vous le Van Damme, 2003).

De même, les scènes cocasses ont jalonné le règne du berger de Syrte. Que l’on repense à la tente bédouine plantée dans les jardins de l’hôtel Marigny, en plein huitième arrondissement parisien, ou à cette apparition nocturne à Tripoli, parapluie à la main, pour dénoncer les manifestants de Benghazi. Et que dire des fameuses amazones, ces gardes du corps féminins qui font fantasmer aussi bien en Orient qu’en Occident? Dans un mélange de mauvais goût et de provocation, Kadhafi s’inscrit dans la droite ligne d’un Idi Amin Dada en Ouganda ou d’un Bokassa en République centrafricaine. En plus cultivé, certes, mais tout aussi loufoque et impitoyable avec ses opposants.

Akram Belkaïd
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Pourquoi les rebelles libyens sont lâchés par tous

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Pourquoi les rebelles libyens sont lâchés par tous

16 mars 2011

L’opposition en Libye se retrouve seule face aux armes de Kadhafi. Washington a fait volte-face, les Européens tergiversent.

Le 11 mars 2011 avant une conférence de presse de Barack Obama. Reuters/Jim Young
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Pour nombre d’observateurs, notamment des diplomates tunisiens et égyptiens, il faudrait désormais un miracle pour sauver la rébellion libyenne. Malgré leurs déclarations teintées d’optimisme volontariste, les membres du Conseil national libyen, l’instance qui siège à Benghazi, ont bien compris qu’ils sont seuls et qu’ils ne peuvent compter que sur leurs maigres forces.

Ni Obama, ni Sarkozy ne viendront à leur secours. Le G8 a ainsi écarté une intervention militaire tandis que l’Europe tergiverse à propos de la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne qui interdirait aux avions de Kadhafi de bombarder les insurgés.
«De toutes les façons, une telle zone ne servirait à rien. C’est l’artillerie lourde des forces gouvernementales qui fait le plus de dégâts», explique à SlateAfrique un officier français qui a participé à plusieurs manœuvres en Méditerranée occidentale.

Comme les chiites irakiens ou les musulmans bosniaques

Ce lâchage qui ne dit pas encore son nom provoque d’ores et déjà la colère des opinions publiques arabes. Salué comme l’homme providentiel après son fameux discours au lendemain de la chute de Moubarak, le président américain Barack Obama concentre à lui seul la majorité des critiques.

«L’Amérique se montre telle qu’elle a toujours été. Cynique et calculatrice», dénonce le politologue Amr Yassir. Amer, cet universitaire rappelle les précédents de 1991 quand, au lendemain de la défaite irakienne lors de la première guerre du Golfe, les Etats-Unis avaient encouragé Chiites et Kurdes à se révolter avant de les abandonner à leur triste sort. A l’époque, la répression menée par les troupes de Saddam Hussein avait fait plus de 5.000 morts, sans compter les disparus.
D’autres experts font le parallèle avec la guerre de Bosnie et le sort des enclaves musulmanes de Srebrenica ou de Gorazde. Pour un diplomate tunisien qui a bien connu la Libye de Kadhafi, on peut parler d’abandon:
«L’Occident sait qu’un massacre se prépare à Benghazi. Il sait que des massacres ont lieu dans chaque ville reprise par les troupes gouvernementales. Il sait que nous allons devoir faire face à un immense exode des populations libyennes de Cyrénaïque. Malgré cela, il a décidé de ne rien faire. Les Etats-Unis ont clairement décidé que Kadhafi peut rester au pouvoir.»

Les raisons de la volte-face américaine

Il faudra donc que Washington s’explique sur sa volte-face. Les raisons d’un tel revirement sont nombreuses. La première est que Kadhafi aurait menacé l’Amérique et l’Europe de lancer une campagne de terrorisme à grande échelle. Un chantage pris au sérieux par les chancelleries occidentales qui savent que le leader libyen n’hésitera pas à semer le chaos pour se venger.
Problème, rien ne dit que ces menaces ne seront pas mises à exécution après la chute de la rébellion. France, Italie et Etats-Unis, les trois pays les plus en pointe dans la dénonciation du régime de Kadhafi, risquent donc d’être dans la ligne de mire.

Une autre raison est liée aux inquiétudes du marché pétrolier. La perspective d’un long conflit avec, éventuellement, une partition de la Libye déplait à nombre de compagnies qui craignaient une remise en cause des contrats de production signés avec Tripoli.
Ces entreprises auraient discrètement fait pression sur Washington pour que le régime libyen soit épargné. Ce dernier a d’ailleurs mobilisé tous ses soutiens dans la capitale fédérale américaine.
Le scénario d’une Libye transformée en Somalie régie par l’ordre djihadiste après la chute de Kadhafi a été repris par nombre de journaux et de think tank, preuve, s’il en est, d’une forte offensive médiatique vraisemblablement menée par une agence de communication de crise.
On peut aussi se demander si les Etats-Unis n’ont pas cédé à leur (mauvais) penchant habituel qui est de toujours se trouver un ennemi, notamment pour justifier la hausse continue des budgets de défense et de sécurité intérieure. Ben Laden et al-Qaida n’ayant plus la même audience, la réhabilitation de Kadhafi dans le rôle du grand méchant tombe à pic. Mieux, cela va donner à Washington un motif supplémentaire pour que ses troupes soient plus présentes dans la région, notamment dans le Sahel.

On peut d’ores et déjà parier sur le fait que la question de l’Africom —l’état-major des forces américaines en Afrique— va de nouveau être posée. A ce jour, aucun pays, à commencer par l’Algérie fortement sollicitée, n’a voulu accueillir cette instance. Le retour de la Libye dans le cercle fermé des pays voyous va certainement changer la donne.

Les priorités des monarchies du Golfe

Enfin, il faut relever que les déboires de la rébellion libyenne arrangent les affaires de plusieurs monarchies du Golfe, surtout l’Arabie Saoudite et Bahreïn, dont les dirigeants haïssent pourtant Kadhafi. Mais entre leur désir de voir chuter le guide libyen et la possibilité de calmer les ardeurs de leurs propres manifestants, les monarques du Golfe n’ont guère d’hésitation. Ils préfèrent de loin que l’exemple libyen serve de repoussoir. On ne peut donc exclure l’existence de pressions saoudiennes sur Washington pour empêcher une intervention militaire.

Akram Belkaïd
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Kadhafi n'a pas encore perdu

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Kadhafi n'a pas encore perdu

02 mars 2011

Le dictateur libyen est piégé, mais tient Tripoli. Il s'accroche d'autant plus au pouvoir que lui et les siens n'ont nulle part où aller. La Libye est d'ores et déjà coupée en deux et cette situation pourrait bien perdurer.

Les blindés de Kadhafi tiennent Tripoli. Reuters/Chris Helgren
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Quelle sera l’issue de l’insurrection libyenne? Plus de quinze jours après le début du soulèvement populaire contre le régime de Mouammar Kadhafi, il est encore difficile de prédire à coup sûr la chute de ce dernier. Retranché dans son bunker de Tripoli, soutenu encore par une partie de l’armée et de ses forces paramilitaires, le Guide de la Jamahiriya semble décidé à s’accrocher coûte que coûte au pouvoir, malgré les pressions étrangères.

Dans le pays, la confusion règne et les informations contradictoires ne cessent de circuler, ce qui rend difficile une appréciation objective de la situation. Voici néanmoins quelques éléments d’analyse qui peuvent permettre d’anticiper la suite des événements.

Kadhafi et les siens sont piégés

Le dirigeant libyen perd jour après jour ses soutiens, qu’ils soient tribaux, militaires et, bien entendu, civils. Mais son clan familial ainsi que des représentants de sa tribu, les Kadhafa, le pressent de tenir bon et de ne pas céder. Ses fils, notamment Seïf al-Islam, savent que tout retrait de leur père serait fatal à leurs ambitions politiques. Instruits par ce qui s’est passé en Tunisie mais surtout en Egypte, ils devinent que rien ne pourra les mettre à l’abri de futures représailles ou actions en justice.

La décision des autorités égyptiennes d’enquêter sur les avoirs de Hosni Moubara, ou le mandat d’arrêt émis par le gouvernement tunisien à l’encontre de Ben Ali et de sa femme pèsent certainement dans la manière dont le clan Kadhafi évalue la situation.
Plus important encore, comme le soulignait un éditorial de la chaîne Al Jazeera, «Kadhafi n’a nulle part où aller», même si les pistes du Venezuela, du Zimbabwe ou de l’Afrique du Sud sont parfois citées. Une chose est certaine, ce n’est pas en Arabie saoudite que l’ancien berger de Syrte sera accueilli.

Lors d’un sommet arabe en 2003 —c’était à la veille de l’invasion de l’Irak par les Américains— Kadhafi avait affirmé que le roi Fahd d’Arabie saoudite lui avait indiqué, après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, que son pays était prêt «à s’allier au diable» pour se défendre contre la menace irakienne. Une sortie qui avait provoqué la fureur du prince héritier de l’époque, l’actuel roi Abdallah.

Hors de lui, ce dernier avait répliqué que l’Arabie n’était pas «un agent du colonialisme», avant de traiter Kadhafi de «menteur» et de lui souhaiter la mort. Depuis, chaque réunion arabe ou presque a été marquée par un incident entre les deux hommes. Ce fut le cas en 2009 à Doha au Qatar, lorsque le dirigeant libyen avait apostrophé le roi Abdallah avant de claquer la porte du sommet…

Tenir Tripoli est l’urgence des Kadhafi

Pour les Kadhafi, tenir Tripoli n’est pas simplement une condition de survie. C’est aussi la possibilité de repartir, tôt ou tard, à la reconquête du reste du pays. C’est ce qui transparaît dans les déclarations des membres du clan présidentiel, et ce qui expliquerait le retrait rapide des forces loyalistes des villes les plus proches, afin de mieux défendre la capitale libyenne.
Une stratégie qui demeure risquée car d’autres défections sont possibles, et Mouammar Kadhafi n’est pas à l’abri d’une révolution de Palais. Il n’empêche, chaque jour qui passe, donne une chance supplémentaire au «Guide» de sauver son pouvoir. Pour un diplomate algérien qui connaît bien la Libye, «Tant qu’il tiendra Tripoli, Kadhafi sera incontournable sur la scène politique libyenne. Il y dispose de ressources financières importantes et peut même tenter des médiations avec les insurgés».

Même les sanctions internationales pourraient s’avérer inefficaces. En effet, le système Kadhafi a déjà montré dans les années 1980 et 1990 sa capacité à faire circuler des fonds sans que la justice internationale ne puisse les repérer et les saisir. Cela s’explique par un fait très peu connu en Occident: la Libye de Kadhafi a mis en place des circuits financiers et bancaires très sophistiqués, et qui atténuent les effets de tout embargo.

De même, le dirigeant libyen et ses proches savent à qui s’adresser pour acheter des armes en toute discrétion. Cela inquiète les opposants qui marchent sur Tripoli et cela explique pourquoi nombre d’entre eux demandent une surveillance accrue des côtes libyennes et la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne.

La partition du pays reste un scénario probable

La volonté de Kadhafi de se battre jusqu’au bout et de tenir Tripoli dessine une perspective qui hante nombre de Libyens. Il s’agit de la partition du pays en deux zones traditionnellement opposées: la Tripolitaine à l’ouest et la Cyrénaïque à l’est.

Dans l’hypothèse d’une résistance plus longue que prévue de la part du clan Kadhafi, rien n’exclut ce scénario. Nombre de Libyens en sont d’autant plus convaincus que cette partition est dans les esprits depuis les années 1930, période où les Italiens tentaient de contrôler le pays en opposant les tribus entre elles.

L’idée même d’une partition était encore dans l’air dans les années 1950, la France ayant espéré conserver une influence dans un pays frontalier avec l’Algérie. La récente partition du Soudan —mais aussi la perspective d’une division de la Côte d’Ivoire— renforce la crainte de nombreux Libyens de voir leur pays connaître le même sort.
A cela s’ajoute une autre raison politiquement incorrecte mais qu’il ne faut pas ignorer: le sentiment national libyen reste très fragile. En quarante années de règne, Kadhafi a toujours pris soin de ne pas exalter un nationalisme qui aurait contrasté avec ses ambitions panarabes et panafricaines.

Contrairement à l’Algérie ou à l’Egypte, les Libyens ont toujours eu du mal à se retrouver unis autour de l’idée d’une nation. Ni les interventions militaires au Tchad ou ailleurs en Afrique sub-saharienne, ni les rares compétitions sportives organisées par la Libye n’ont généré de sentiments suffisamment patriotiques voire chauvins pour souder la population.

Une intervention militaire n’est pas à exclure

L’annonce d’un repositionnement de la marine et de l’aviation américaine a sonné comme les prémices d’une intervention militaire des Etats-Unis contre le régime de Kadhafi. Une hypothèse qui reste encore peu convaincante, quand on sait que Washington n’a pas oublié les conséquences de ses actions armées en Irak (2003) mais aussi en Somalie (1992).
Pour autant, un scénario circule actuellement dans les chancelleries arabes qui concerne une intervention destinée à protéger l’Est du pays contre les forces fidèles à Kadhafi. «Si le baril de pétrole dépasse les 150 dollars, les Etats-Unis vont intervenir pour protéger les provinces de l’Est où se trouvent la majorité des champs pétroliers», explique à Slate Afrique un ancien ministre algérien du pétrole. Pour ce dernier, le schéma d’une telle intervention existe depuis le début des années 1990. «Cela se ferait au nom de la protection des populations insurgées mais aussi de la sécurité énergétique mondiale», ajoute-t-il.

En temps normal, la Libye produit entre 1,6 et 2 millions de barils par jour. Actuellement, selon les statistiques publiées par les agences spécialisées, les deux tiers de cette production n’arriveraient plus sur le marché du fait de la fuite des travailleurs étrangers employés sur les sites libyens. Si une telle situation devait perdurer et si d’autres producteurs pétroliers venaient à connaître des troubles —on pense notamment à l’Algérie—, il est évident que les prix de l’or noir continueront de flamber.

Du coup, les Etats-Unis n’auront plus le choix. Depuis plusieurs jours, les diplomates américains tentent de trouver un interlocuteur sur place qui se ferait le porte-voix d’un appel au secours des populations insurgées. La création d’un gouvernement provisoire à Benghazi a été saluée par Washington, qui s’interroge aussi sur l’opportunité de replacer la famille royale libyenne dans le jeu. Petit neveu du roi Idriss Ier, déchu par Kadhafi en 1969, Mohamed al-Senoussi est aujourd’hui l’héritier du trône. Son message d’union adressé au peuple libyen a été largement relayé par les télévisions satellitaires arabes.

Akram Belkaïd
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Ben Ali ou le sort d’un tyran

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Ben Ali ou le sort d’un tyran

24 février 2011

Exilé en Arabie saoudite, l'ex-président tunisien est l'objet de toutes les rumeurs. On le dit à l'article de la mort et abandonné de tous. Une grande leçon qui sonne comme un avertissement pour les autres dirigeants arabes.

La mort de Pélopidas, par Andrey Ivanov (1805_1806)
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Ben Ali. On parle de moins en moins de lui. On le dit à l’agonie, peut-être même serait-il mort des suites d’un accident cérébral, là-bas, dans le royaume des Wahhabites.

Leila absente

N’allons pas le plaindre, mais tout de même, quelle terrible fin! Il paraît que plus personne n’est à son chevet, puisque sa femme Leila serait repartie dans le Golfe ou en Libye.
Qu’espère-t-elle? Se croit-elle encore en ces temps où, revenue d’un lointain exil, une souveraine pouvait lever une armée et reconquérir la terre dont elle avait été chassée par quelque sanglante révolte ou jacquerie?

Leila s’est-elle mise en tête d’épouser un riche cheikh du Golfe? Va-t-elle tenter de séduire Kadhafi? Il se dit qu’elle négocie la libération des siens, surtout celle de son neveu Imad Trabelsi —dont la rumeur populaire laisse entendre qu’il serait plutôt son fils. Elle menacerait, appellerait tel ministre ou tel homme d’affaires. Elle veut continuer à faire peur, à en imposer. A exister.

Le Jugement dernier, et celui du peuple

Et, pendant ce temps-là, son mari agonise. Seul, sans aucune main pour se poser sur son front, sans aucun visage inquiet qui guetterait son improbable réveil, sans prières pour implorer un miracle.

A Tunis, le peuple est croyant comme on l’est un peu partout dans le monde arabe. Il se demande: comment Ben Ali va-t-il faire face au Maître du Jugement dernier? Que plaidera-t-il pour sa défense? L’ange chargé du décompte de ses bonnes actions trouvera-t-il quelque chose à dire?

Le peuple ne peut pardonner ni oublier. Les morts de Kasserine, de Sidi Bouzid, les condamnés à mort, les emprisonnés. A la télévision, il voit un palais présidentiel truffé de bijoux en or, de diamants et de caisses qui débordent de liasses de billets. Euros, dollars, dinars tunisiens, livres turques…

Maudit par ses pairs

Voleur, le Ben Ali. Un minable kleptocrate comme tous les autres dictateurs arabes qui doivent désormais le maudire. Moubarak hier, Kadhafi demain, les roitelets du Golfe après-demain.
Tous se diront que c’est de sa faute, c’est lui qui a trop volé, qui s’est laissé berner par sa femme et qui a attiré sur nous le vent de la colère. C’est lui le responsable, le faible qui s’est sauvé au lieu de mourir les armes à la main. Pauvre Ben Ali, même ses pairs le haïssent et le méprisent.
Il faudrait écrire le roman de sa fin de vie. Quelques jours de solitude, un hiver très court, un homme qui se croyait patriarche et que l’on abandonne à son sort, comme un meuble qui ne sert plus à rien.

Est-ce que cela va obliger les autres tyrans à réfléchir, à comprendre qu’il y a parfois une justice en notre monde? Peut-être. Peut-être pas.

En attendant, un homme, dans un hôpital saoudien, est en train de mourir, seul, sans personne pour le veiller. Ni clientèle, ni courtisans. Abandonné par tous, y compris par les siens.
Voilà déjà une grande leçon qui sonne comme un avertissement pour tous les dirigeants arabes qui ne veulent pas lâcher le pouvoir… 

Akram Belkaïd
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France-Tunisie: je t'aime, moi non plus

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France-Tunisie: je t'aime, moi non plus

17 février 2011

Le soutien tardif de la France et de l'Union européenne à la révolution du Jasmin irrite les Tunisiens.

Route express Tunis LaMarsa, by Tab59 via Flickr CC
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Il aura donc fallu attendre un mois pour que l’Union européenne (UE) se décide à proposer une aide concrète à une Tunisie qui peine à sortir de l’insécurité provoquée par les sbires et affidés de l’ancien régime.

En visite à Tunis lundi 14 février, Catherine Ashton, la représentante de l’UE pour la Politique extérieure et de sécurité commune (Pesc), a confirmé que Bruxelles allaitdébloquer dans l’urgence 17 millions d’euros pour aider Tunis à faire face à ses besoins urgents dans un contexte marqué aussi par d’importantes agitations sociales.
Ashton a en outre confirmé que l’Union allait mobiliser 258 millions d’euros entre 2011 et 2013 pour aider la Tunisie à financer son processus de transition et son développement socio-économique.

L'Europe déçoit les Tunisiens

Ces annonces n’ont guère provoqué d’enthousiasme au sein d’une opinion publique qui craint que l’activisme des soutiens de l’ancien régime ne débouche sur de nouveaux troubles, et qui s’inquiète aussi de la dégradation du climat social. «17 millions d’euros? C’est tout? L’Europe se moque des Tunisiens! Ici la situation peut dégénérer à tout moment», s’énerve un jeune patron, qui se dit persuadé que ce n’est que parce que des clandestins tunisiens sont arrivés en masse à Lampedusa (en Sicile) que l’Europe s’est décidée à réagir.

Comme lui, nombre de Tunisiens ne comprennent pas que l’Europe mais aussi la France n’aient pas été plus solidaires. Le sentiment à l’égard de l’ancienne puissance coloniale reste d’ailleurs marqué par un fort ressentiment, même si les Tunisiens rechignent à donner l’impression qu’ils font dans la surenchère. «Oublions ce qui s’est passé avec Alliot-Marie et tous les autres clients de Ben Ali. Mais que la France nous aide à faire patienter les gens qui ont besoin d’argent tout de suite», s’exclame un commerçant de La Marsa, au nord de Tunis.

Mais il y a des signes qui ne trompent pas. Pour avoir tenu des propos élogieux à propos de la ministre française, le ministre tunisien des Affaires étrangères, Ahmed Ounaïes, a subi la colère de ses concitoyens et des fonctionnaires de son ministère. Il a été obligé de démissionner.
«L’idée est en train de se répandre que la France et l’Europe seraient ravies de faire déraper la Révolution. A ce jour, il est étonnant qu’aucun responsable français ne se soit déplacé à Tunis, ne serait-ce que pour soutenir haut et fort le changement de régime», s’indigne un journaliste du quotidien tunisois La Presse.

La France montre enfin son soutien

Ce sera chose faite le 22 février prochain, quand Christine Lagarde, ministre de l’Economie, se rendra à Tunis pour rencontrer le Premier ministre Ghannouchi. «Quand le mur de Berlin est tombé, combien de temps ont mis les responsables français pour se déplacer derrière l’ex-rideau de fer?», s’interroge encore le jeune patron. Mais Paris a peut-être enfin saisi le message: le vendredi 11 février, le Premier ministre François Fillon a ainsi déclaré que la France soutenait officiellement le processus de transition en Tunisie et qu’elle allait encourager l’Europe à lui octroyer le statut du partenariat avancé (dont bénéficie déjà le Maroc).

Mieux: ce mercredi 16 février, Paris a annoncé, à l’issue du Conseil des ministres, que la France avait la volonté d’être au premier rang pour aider la Tunisie, et qu’elle soutiendrait la conférence des donateurs internationaux prévue à Tunis au mois de mars prochain.

Le président Nicolas Sarkozy veut même un «plan d’action pour la Tunisie» dans les domaines suivants: la démocratie, l’Etat de droit, la lutte contre la corruption, la modernisation de l’économie, le développement de l’emploi et, enfin, le renforcement des contacts entre les sociétés civiles.
Des annonces qui ont été plus ou moins médiatisées à Tunis, mais dont il reste à savoir si elles vont convaincre les Tunisiens de la sincérité de la France dans son soutien à leur jeune Révolution. Coïncidence un peu fâcheuse, depuis le début de la semaine, c’est surtout la décision de l’avocat français Olivier Metzner de défendre Imed Trabelsi, le neveu de la femme du président déchu Ben Ali, qui alimentait l’incompréhension des médias tunisiens.

Akram Belkaïd
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Ces brûleurs de frontière qui inquiètent

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Ces brûleurs de frontière qui inquiètent

14 février 2011

5.000 immigrés clandestins tunisiens viennent de débarquer en Italie. Un mouvement de population qui met mal à l’aise au sud de la Méditerranée.

Des immigrés clandestins tunisiens arrivent sur l'île italienne de Lampedusa, le 13 février 2011. REUTERS/Antonio Parrinello
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L’occasion est trop belle pour être gâchée. Depuis plusieurs jours, profitant de la disparition pure et simple d’une bonne partie de la police, des centaines de jeunes Tunisiens ont décidé de tenter leur chance et d’embarquer à destination de l’Europe, terre promise pour des milliers de harragas(brûleurs de frontière) maghrébins et subsahariens.

En moins d’une semaine, ce sont près de 5.000 migrants clandestins tunisiens qui ont débarqué sur l’île italienne de Lampedusa. De quoi pousser le gouvernement Berlusconi à tirer la sonnette d’alarme et à décréter l’état d’urgence humanitaire.

Rome appelle aussi ses voisins européens à plus de solidarité et à organiser une force d’interception en Méditerranée. Côté tunisien, on n’apprécie guère cette agitation. Pour cet officiel qui requiert l’anonymat, «les migrants tunisiens offrent une occasion en or à Berlusconi de faire oublier le "Rubygate" et ses démêlés avec la justice».

Le gouvernement tunisien a d’ailleurs fermement rejeté la proposition italienne d’envoyer en Tunisie ses propres forces de l’ordre pour juguler le flux de clandestins.

Pour autant, la situation incommode nombre de Tunisiens qui craignent que l’aura de leur révolution ne soit altérée par cette affaire, d’autant que le sujet est devenu central pour les médias occidentaux. Reste que la situation est préoccupante.

Sans surveillance, les ports de Zarzis dans le sud du pays mais aussi ceux de la Goulette au Nord de Tunis ou encore celui de Kelibia offrent une possibilité rêvée de quitter le pays. A Zarzis, les passeurs n’ont même plus besoin de se cacher: ils distribuent les bons de départ au vu et su de tout le monde contre l’équivalent de 500 euros —parfois moins. Mais il arrive aussi que les clandestins se passent de leurs services en embarquant directement dans les embarcations sans surveillance. Résultat, les pêcheurs en sont réduits à organiser des tours de garde en attendant que la police tunisienne refasse enfin son apparition.

Parmi les candidats au départ, il y a bien évidemment des jeunes qui ne croient pas à une amélioration rapide de la situation sociale du pays. Depuis la chute de Ben Ali, le 14 janvier 2011, l’économie tourne au ralenti et, hormis la liberté de ton de la presse et de nombreuses initiatives de la société civile, les signes du changement se font attendre pour une population de plus en plus impatiente.

Il est vrai que le gouvernement ne se fait guère entendre alors que le pays est secoué par les grèves sauvages, tandis que circulent les rumeurs les plus alarmistes à propos d’exactions, réelles ou imaginées, commises par les milices de l’ancien régime.

Pour nombre d’observateurs, cette affaire des migrants clandestins illustre l’impuissance du gouvernement à prendre des initiatives et, surtout, à convaincre la population qu’il peut faire changer les choses. De même que l’Europe est critiquée pour avoir tardé à promettre de l’aide à la Tunisie, privant en cela le Premier ministre Ghannouchi de l'opportunité d’annoncer à ses concitoyens que la situation allait s’améliorer à court terme.

Parmi les harragas, on trouve aussi ceux qui se sont évadés des prisons du pays durant les jours d’anarchie qui ont précédé et suivi la fuite de Ben Ali. Plus ou moins recherchés par des services de sécurité débordés, ils savent que la fuite vers l’Europe est leur seule chance —quitte à passer plusieurs mois en centre de rétention. Avec eux, affirment plusieurs Tunisiens, se trouvent aussi des jeunes qui servaient d’indicateurs à l’ancien régime. Ils craignent la vengeance de ceux qu’ils ont dénoncés ou qui ont été victimes de leurs abus de pouvoir.

Quoiqu’il en soit, le gouvernement Ghannouchi va devoir réagir rapidement quitte à demander à la marine militaire de sécuriser les côtes du pays. Mais dans le même temps, les Tunisiens ne comprendraient pas que les forces de sécurité disponibles soient détachées à la lutte contre l’immigration clandestine alors que l’insécurité paralyse une bonne partie du pays.

Akram Belkaïd (à Tunis)
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Egypte, la toute-puissance de l'armée

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Egypte, la toute-puissance de l'armée

12 février 2011


Afin de faire partir Moubarak, les militaires ont habilement manoeuvré. Ils préservent ainsi leur grande influence politique et économique.

Un soldat égyptien devant le siège du Parti national démocrate en feu, au Caire, le 29 janvier 2011. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh
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C’est donc l’armée qui a pris en charge la transition politique en Egypte. Un scénario qui n’a étonné personne tant cette institution paraît incontournable.
Corps fondateur du régime égyptien depuis le coup d’Etat des officiers libres du 23 juillet 1952 qui a mis fin à la monarchie pro-anglaise du roi Farouk, elle n’a eu de cesse depuis d’occuper les commandes du pouvoir. Tous les chefs d'Etat égyptiens en sont issus, et aucun processus de succession ne lui a échappé.

Du général Néguib (1952-1954) —que l’on oublie trop souvent dans les commentaires actuels— à Moubarak (1981-2011), en passant par Nasser (1954-1970) et Sadate (1970-1981), le sort de l’Egypte a toujours été entre ses mains. Les spécialistes de ce pays rappellent même que son influence et son poids remontent au début du XIXe siècle, c’est-à-dire à la création de l’Etat moderne égyptien, lorsque le pacha Méhémet-Ali (Mohammed Ali) entama leprocessus d’autonomisation de l’Egypte par rapport à l’empire ottoman.

Un acteur politique à part entière

Moubarak parti, on peut se demander si sa chute n’était pas inéluctable dès lors que son fils Gamal était apparu comme son successeur potentiel. A plusieurs reprises, la presse internationale mais aussi la blogosphère égyptienne avaient fait état de grogne chez les hauts-gradés, qui ne supportaient pas l’idée qu’un civil puisse prendre le pouvoir —fut-il le parent d’un des leurs. Pour mémoire, Gamal, banquier de formation, avait été propulsé en 2005 à la tête du Parti national démocratique (PND), le parti au pouvoir, une étape annonciatrice de ses ambitions présidentielles.
«L’armée égyptienne a une très haute opinion d’elle-même», explique Amr Yahia, un universitaire égyptien basé dans le Golfe. «Elle se considère comme l’élite et l’épine dorsale de la nation. Pour nombre d’officiers, Gamal Moubarak n’était qu’un fils à papa. Les choses auraient peut-être été différentes s’il avait fait carrière dans l’armée.»
L’armée est donc le lieu de légitimité politique. Cela ne se comprend qu’en analysant le passé récent de l’Egypte. Les débuts de la présidence de Gamal Abdel Nasser (1954-70) ont coïncidé, dans un contexte de tensions avec Israël, à une période de militarisation de la société égyptienne, marquée en cela par une surreprésentation des officiers supérieurs à la tête des administrations, et dans le gouvernement —où environ 35% des ministres étaient alors issus des corps de l’armée. C’est ainsi que s’est forgée l’image d’une armée qui bâtit une nation, image qui demeure vivace dans l’esprit des Egyptiens, même si la situation a évolué depuis la mort de Nasser.

Moubarak a accéléré la dépolitisation de l’armée

En effet, Sadate comme Moubarak ont entamé un processus de démilitarisation de la vie politique égyptienne (le terme consacré est «civilianisation») ou, si l’on préfère, de dépolitisation de l’armée.

L’objectif était double. D’une part, préserver l’armée des critiques populaires en s’arrangeant pour qu’elle ne soit plus au premier plan et, d’autre part, empêcher que cette dernière ne soit tentée par un putsch. Certes, l’armée a toujours gardé la haute main sur les décisions stratégiques –—elle a par exemple offert un appui décisif à Sadate lorsqu’il a décidé de signer la paix avec Israël— mais les deux présidents ont tout mis en œuvre pour qu’elle n’occupe plus le devant de la scène politique quotidienne. Ainsi, les militaires d’active n’ont pas le droit d’appartenir au Parti national démocratique (PND) et ne peuvent prétendre à des fonctions électives que s’ils ont pris leur retraite.

La dépolitisation de l’armée décidée par Sadate a aussi coïncidé avec l’Infitah, cette politique de libéralisation économique qui rompait avec 25 ans de socialisme et d’étatisme. Cette transformation a permis l’accession de nouveaux riches aux plus hautes fonctions publiques. Une tendance qui s’est poursuivie avec Moubarak, dont l’entourage politique a été composé en bonne partie de technocrates, à l’image de son Premier ministre déchu, l’économiste Ahmed Nazif —une des figures de proue du mouvement néo-libéral dans le monde arabe— ou encore d’entrepreneurs milliardaires comme l’ex-ministre de l’Habitat Ahmad el-Maghrabi.

Cette montée en puissance d’hommes d’affaires et des milieux économiques a donc indisposé l’armée et son Etat-major. En toute logique, ces derniers ont vu venir le danger d’une nouvelle étape dans la dépolitisation, qui se serait traduite par une remise en cause de leur rôle dans le choix du successeur de Moubarak. Et l’inquiétude était d’autant plus importante que le chef de file de ces nouveaux lobbies d’affaires égyptiens n’était autre que Gamal Moubarak…

Une armée garante du pouvoir et légaliste

Le Maréchal Mohamed Hussein Tantaoui, qui dirige le Conseil suprême des forces armées auquel Moubarak a remis le pouvoir, est l’un des hommes qui ont parachevé la dépolitisation de l’armée et son retrait quasi-définitif des joutes politiques. Agé de 75 ans, ministre de la Défense depuis 1991, il est plutôt populaire —même si les fuites de WikiLeaks attestent que l’ambassade des Etats-Unis ne voyait pas en lui un homme du changement. Très corporatiste, il est en revanche emblématique de la conviction des militaires que le sort de l’Egypte dépend d’eux. Lui et ses pairs accepteront-ils qu’un civil succède à Moubarak aux prochaines élections? La question reste posée mais l’armée vient peut-être de se découvrir une nouvelle mission qui ferait d’elle la garante de la démocratie.

Au plus fort de la contestation, elle a fait savoir, par l’intermédiaire de son porte-parole Ismaïl Etman, qu’elle s’abstiendrait de tout usage de la force à l’encontre des manifestants alors massés sur la place Tahrir. Ajoutant être consciente de la légitimité des revendications du peuple, les forces armées exprimaient de fait une position de neutralité dans le bras de fer opposant le mouvement de contestation qui a finalement abouti au départ de Moubarak. Un événement historique dans un pays où la volonté populaire a été rarement respectée.

Mais ce qui est peut-être encore plus exceptionnel, c’est que, comme en Tunisie, l’armée a refusé de tirer sur le peuple. Dans un monde arabe où les civils sont souvent victimes de la violence militaire, c’est une évolution qui mérite d’être saluée. Par ailleurs, contrairement à son homologue turque, l’armée égyptienne a été assez largement traversée, comme le reste de la société, par le mouvement de ré-islamisation. Cependant, ses cadres, bien que croyants pour la plupart, restent assez rétifs aux thèses politiques des Frères musulmans.
Après la mort de Sadate, ses effectifs ont été purgés des éléments trop proches de la confrérie, tandis que les échanges avec l’Ouest, notamment les Etats-Unis, ont permis de diffuser en son sein des concepts tels que le légalisme et le refus de l’extrémisme religieux. En fait, l’armée sous la coupe de son chef d’Etat major, le général Sami Annan, doit être comprise comme un corps légaliste, fidèle au pouvoir et surtout soucieux de son unité.

Le lâchage de Moubarak —car c’est bien de cela qu’il s’agit— est à interpréter comme une prise en compte décisive du rejet du système Moubarak par la population. A examiner le déroulement de la crise, on se rend ainsi compte que l’armée a tout fait pour éviter l’humiliation au raïs déchu et qu’elle a parfaitement manœuvré pour garder la main pour la suite.

Un acteur économique indispensable

Mais l’armée égyptienne n’est pas simplement le lieu où se forge la légitimité pour prétendre diriger l’Egypte. C’est aussi une véritable entreprise, la première du pays selon plusieurs sources, et qui pèserait jusqu’à 25% du produit intérieur brut.

Là aussi, il faut remonter aux années cinquante pour comprendre cette situation assez originale dans le monde arabe et en Afrique. Soumis à un embargo de l’Occident et confronté à la réticence russe de l’aider à moderniser son armement, Nasser a entrepris de mettre en place une véritable industrie militaire. Armement, munitions, avions et même blindés, l’ambition de ce programme a créé une infrastructure qui perdure à ce jour. Elle fait même de l’Egypte un important exportateur d’armes à destination des pays du Golfe mais aussi de l’Afrique. Ces ventes à l’étranger représentent bon an, mal an près d'un milliard de dollars (environ 738 millions d'euros), de quoi permettre de compenser en partie la réduction, certes modique, du budget militaire égyptien. Avec une vingtaine d’unités industrielles militaires, l’armée représente ainsi 10% de l’emploi en Egypte.

Mais ce n’est pas tout. Comme toute grande entreprise, l’armée a diversifié ses activités et investi un nombre importants de secteurs civils, au point de représenter 20% de l’emploi national. Cette diversification remonte aux années 1970 où, en échange d’une approbation de la politique d’Infitah de Sadate et surtout aux accords de Camp David, l’armée a bénéficié de l’accès à plusieurs secteurs allant de l’électronique à l’agriculture, en passant par le tourisme et divers services. «Les activités économiques de l’armée sont à la fois une réalité et un tabou», explique un analyste du centre de recherche d’Al Ahram. «Personne n’a une idée exacte de tout ce qu’elle contrôle comme business mais c’est énorme».

Selon l'estimation d’un diplomate américain, le chiffre d’affaires global d'Egyptian Army Inc. atteindrait les 5 milliards de dollars (3,69 milliards d'euros). A cela il faut ajouter l’aide annuelle américaine de 1,2 milliards dollars (886 millions d'euros) entièrement destinée à l’armée (sur une aide totale de 2 milliards de dollars) sous forme d’achat d’armements ou de transferts technologiques. Une aide qui a permis l’armée de monter des projets industriels conjoints avec des entreprises américaines de la Défense, avec notamment une unité de fabrication du fameux char M1A1 Abraham Lincoln.

Cet effort d’armement met d’ailleurs en exergue l’une des contradictions majeures de l’armée. D’un côté, elle reste l’alliée des Etats-Unis et n’a jamais remis en cause ses partenariats avec l’Oncle Sam —malgré la montée en puissance du sentiment anti-américain de la population. Mais de l’autre, elle continue de faire d’Israël la menace première et ce malgré les accords de paix de Camp David. Certes, elle n’a pas exprimé le souhait de rediscuter les clauses de ces accords qui interdisent notamment toute présence militaire dans le Sinaï —elle y est présente via ses investissements dans le tourisme— mais sa doctrine repose avant tout sur la possibilité d’un conflit avec l’Etat hébreu, ainsi que —et c’est moins connu— sur une projection rapide de ses forces au Soudan ou en Ethiopie en cas de litige grave avec ses voisins à propos des eaux du Nil.

Au-delà de ça, le poids économique de l’armée est aussi un facteur important de régulation sociale. Outre le fait que ses activités offrent des débouchés aux jeunes diplômés, cette institution peut mettre à disposition de la population ses boulangeries industrielles ou encore ses laboratoires pour fabriquer un vaccin. Il est évident que cette importance économique attise les convoitises de nombres d’hommes d’affaires qui, sans oser le dire publiquement, rêvent de récupérer ce pactole via des privatisations plus ou moins transparentes.

C’est en cela que résidait la menace d’une arrivée du fils Moubarak au pouvoir. Chef de file du business, rien ne dit qu’il n’aurait pas contribué au démantèlement de l’industrie militaire au profit de ses associés. En 2001, dans un document publié par l’Institut français des relations internationales (IFRI) intitulé Armée et nation en Egypte: pouvoir civil, pouvoir militaire, les chercheurs May Chartouni-Dubarry et Philippe Droz-Vincent, écrivaient ces lignes prémonitoires:«Il existe aujourd’hui une "société militaire" égyptienne —c'est-à-dire une société et un Etat dont les cadres sont largement d’origine militaire— construite autour d’un certain nombre d’intérêts. Cette armée, certes professionnalisée, pèsera lourd en cas de succession "naturelle" ou "accidentelle" (…) du président Moubarak.»


Tout est dit. Au cours des prochains mois, tout candidat à la présidence aura donc en tête le fait qu’il ne pourra pas remettre en cause le poids de l’armée.

Akram Belkaïd et Hicheme Lehmici
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