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Ce blog contient les articles publiés par Akram Belkaïd dans SlateAfrique.

mercredi

Guéant, le côté obscur de la France

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Guéant, le côté obscur de la France

5 avril 2011

Le ministre français de l'Intérieur, Claude Guéant, explique que «l'accroissement du nombre de fidèles (musulmans) en France pose problème». Quelle est la prochaine étape, leur demander d'abjurer leur foi?, s'interroge Akram Belkaïd.

Claude Guéant, le ministre français de l'Intérieur, à Nice, le 4 mars 2011. REUTERS/Eric Gaillard
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Il fallait s’y attendre. Impossible pour le gouvernement français et l’UMP de ne pas débiter au moins une bêtise par semaine à propos de l’islam et des musulmans de France. Cette fois encore, c’est le serial-provocateur Claude Guéant, ministre de l’Intérieur de ce qui reste de la République française, qui fait parler de lui en affirmant que«l’accroissement du nombre de fidèles (musulmans) et un certain nombre de comportements posent problème». Et d’ajouter, alors qu’il était en déplacement à Nantes, qu’en 1905 —date à laquelle fut votée la loi de séparation entre l’église et l'Etat— «il y avait très peu de musulmans en France» alors qu’il y en aurait «entre 5 et 10 millions»aujourd’hui.

On ne peut être plus clair: l’augmentation du nombre de musulmans en France est donc un problème pour Claude Guéant. Une dénonciation qui fait écho à celle du présidentNicolas Sarkozy qui s’était élevé en novembre 2007 contre«le trop grand nombre de musulmans en Europe». Une sortie que le journaliste Jean Quatremer avait rapportée sur son blog sans que, d’ailleurs, cela n’émeuve personne dans l’Hexagone.

Commençons d’abord par relever qu’en 1905, l’Algérie faisant partie intégrante de la France, il y avait donc déjà un nombre important de fidèles musulmans sur le sol français —mais soit, passons… Cette sortie du ministre de l’Intérieur prouve d’abord une chose: en France, on peut désormais dire tout et n’importe quoi sur les musulmans. Terminé le temps des faux semblants, de la prudence oratoire et des circonvolutions sournoises; il suffit de dire les choses comme on pense. Il y a trop de musulmans: point à la ligne. Mais qu’en pensent les fidèles musulmans encartés à l’UMP? Jusqu’à quand vont-ils continuer d’avaler des couleuvres au sein d’une formation politique qui semble décidée à braconner à l’excès sur les terres du Front national?

Autre interrogation: que veut ce ministre de l’Intérieur, qui est censé défendre la liberté de culte? Réduire le nombre de fidèles musulmans? En les expulsant? En les privant de leur citoyenneté française au prétexte de défendre la loi de 1905? Va-t-on instaurer l’obligation d’abjurer sa foi musulmane pour devenir citoyen français ou tout simplement résident étranger en France? Imaginons la scène dans une préfecture: moi, Kaddour, ben Kaddour, jure sur l’honneur que je ne créerai aucun problème de nature religieuse. Je ne demanderai aucune construction de mosquée et je m’efforcerai de ne pas manger halal. Je serai, en un mot, invisible.

On va me dire, «oui, mais les prières dans la rue?» Ma réponse est simple: dans de nombreux pays musulmans, ces prières sont strictement interdites par les autorités. Pourquoi ne le sont-elles pas en France? De plus, il n’y a aucune obligation pour les musulmans de prier à la mosquée sauf pour quelques prières particulières, notamment celle du vendredi —et là encore, certaines interprétations estiment que ce n’est pas obligatoire. En clair, cette question de la prière dans la rue peut se régler pour peu que l’autorité politique le veuille. Et j’aimerais bien savoir combien de gens prient dans la rue sur ces 10 millions de musulmans estimés par Guéant.

Ce n’est pas à un ministre de la République de dire s’il y a trop ou pas assez de musulmans, de juifs ou de chrétiens en France. Ce n’est pas à lui de porter un jugement sur l’aspect positif ou non d’une évolution démographique. Les propos qu’il vient de tenir en disent long sur l’état de confusion qui règne dans ce pays. Tout cela est de très mauvais augure —comme si des forces négatives concouraient à envenimer toujours un peu plus un climat déjà délétère.

Akram Belkaïd
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Porter l’étoile verte? Et puis quoi encore!

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Porter l’étoile verte? Et puis quoi encore!

31 mars 2011

S'il y a bien un combat à mener contre la stigmatisation des musulmans en France, il ne faut pas pousser la comparaison trop loin, au risque de desservir la cause.

Abderahmane Dahmane montre son étoile verte lors d'une conférence de presse à la Grande Mosquée de Paris REUTERS/Gonzalo Fuentes
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C’est un fait: être musulman en France n’est pas toujours chose facile. Le débat actuel autour de l’islam et la volonté manifeste d’une partie de la droite, dite républicaine (ne parlons même pas de l’extrême droite), d’instrumentaliser cette religion pour concurrencer le Front national le montrent bien. Il est difficile de ne pas se sentir pointé du doigt même pour celles et ceux qui ne mettent jamais les pieds dans une mosquée et dont la pratique religieuse est des plus limitées. Ces talk-shows venimeux à la télévision (y compris sur le service public!), ces déclarations récurrentesdes Copé et cie qui donnent à penser que tous les musulmans de France, qu’ils soient citoyens ou ressortissants étrangers, conspirent à abattre la laïcité, sont insupportables.

En ce moment, être musulman en France, c’est encaisser de manière quotidienne les délires de politiciens hystériques dont on se demande s’ils n’ont pas mieux à faire pour relancer l’économie, sauver le modèle social français et réduire les inégalités qui minent la société. Etre musulman, c’est se dire: que vont-«ils» encore inventer aujourd’hui? Nous avons eu droit à l’exploitation effrénée de phénomènes minoritaires comme le voile intégral et les prières dans la rue, mais d’autres sujets vont certainement faire leur apparition dans les semaines qui viennent. Parions que l’on va nous parler de la viande halal, des prénoms arabes, de la circoncision et même du ramadan en attendant d’embrayer sur des thèmes que l’on sent poindre telle la question de savoir si, en ces temps de guerre, les français musulmans (expression insupportable qui renvoie à la période coloniale) sont loyaux à l’égard de leur pays.

Mais être musulman, c’est aussi se sentir pris en otage par des aventuriers et des manipulateurs qui parlent au nom d’une communauté qui, en réalité, n’existe pas tant elle est diverse et fragmentée. De fait, l’auteur de ces lignes ne se sent aucunement représenté par le Conseil français du culte musulman et encore moins par toutes ces associations qui occupent le terrain médiatique et qui contribuent, à leur façon, à rendre le climat actuel encore plus délétère. En appelant les musulmans à «porter une étoile verte» pour protester contre le débat sur la laïcité,Abderahmane Dahmane, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, commet ainsi une grave erreur —tant sur le fond que sur la forme. Il y a des symboles historiques qu’il faut manier avec précaution et il faut surtout savoir de quoi on parle. Laisser entendre que la situation actuelle des musulmans de France est comparable à celle des juifs sous Vichy est une aberration. Au mieux, cela dénote une absence totale de culture historique. Au pire, cela s’inscrit dans une position victimaire outrancière, qui dessert le combat contre la stigmatisation des musulmans.

Cette proposition de porter l’étoile verte est honteuse. Elle est même une insulte aux victimes de la politique antisémite des autorités françaises entre 1940 et 1944. Parler d’étoile verte, en référence à l’étoile jaune, revient à faire croire que les musulmans de France sont menacés de génocide. C’est créer un précédent en introduisant dans le débat politique un nouveau symbole, qui va certainement être récupéré par tout ce que le champ politique compte comme extrémistes et provocateurs. C’est convaincre une partie de l’opinion publique de l’immaturité de celles et ceux qui tentent de s’organiser pour dénoncer la stigmatisation des musulmans par une partie de la classe politique et de l’intelligentsia françaises. Soyons clairs: il y a bel et bien une bataille à mener contre ceux qui font des musulmans des boucs émissaires. Mais ce combat peut très bien se mener dans un cadre républicain et, surtout, il n’a nul besoin de surenchères de la sorte.

 Akram Belkaïd
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Du foot, et rien que du foot

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Du foot, et rien que du foot

25 mars 2011

La tension est à son comble en prévision du match qui opposera l'Algérie aux Lions marocains dimanche 27 mars. Mais la confrontation sportive ne doit pas se transformer en règlement de comptes.

Amour (Algérie) et Mohamed (Maroc) lors du match aller de la CAN, le 3 mai 2008, à Alger. REUTERS/Louafi Larbi
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(Mise à jour. Le match Algérie-Maroc disputé le 27 mars à Annaba (Algérie), dans le cadre de la 3è journée (groupe D) des éliminatoires de la Coupe d'Afrique des nations (CAN-2012) de football a été remporté 1 à 0 par les Fennecs. Les Algériens ont transformé un penalty qui leur a permis de l'emporter sur les Lions de l'Atlas)


Ce match de l’Algérie contre le Maroc à Annaba pour la qualification à la Coupe d’Afrique des nations 2012 (qui aura lieu au Gabon et en Guinée équatoriale), je l’ai en tête depuis plusieurs mois. Ce n’est pas le rendez-vous sportif qui m’intéresse, même si j’essaie de suivre, tant bien que mal, les tribulations des Verts —que l’on ne compte pas sur moi pour désigner les joueurs de l’équipe nationalealgérienne par ce surnom stupide de «Fennecs». Unfennec, ça pue, c’est minuscule, c’est craintif et neuf Algériens sur dix n’en ont jamais vu!

A dire vrai, le résultat m’importe guère. La magie de laqualification à la Coupe du monde de 2010 (ah, ce fameux match d’appui contre l’Egypte à Khartoum!) s’est dissipée. Entretemps, il y a eu en Angola une Coupe d’Afrique plutôt mitigée (élimination en demi-finale par… l’Egypte, sur le terrible score de quatre buts à zéro) et une Coupe du monde en Afrique du Sud complètement ratée —même si certains pensent qu’avoir fait match nul contre l’Angleterre était l’exploit du siècle. Mais passons…

Des relations conflictuelles

En fait, dès l’annonce de ce match, une alarme s’est déclenchée quelque part dans mon cerveau. J’y ai vu la menace d’un événement susceptible de déraper en crise politique entre nos deux pays. A l’automne dernier, j’ai même pensé écrire un texte pour exhorter les Algériens et les Marocains à ne pas se laisser manipuler par leurs pouvoirs respectifs. Il faut dire que ce qui s’est passé entre l’Algérie et l’Egypte en 2009 est aussi un mauvais souvenir. Escalade verbale entre les deux capitales, insultes par médias interposés, actes de violences contre les ressortissants algériens installés en Egypte et vice versa: tout cela aurait pu déboucher sur une crise bien plus grave. A l’époque, j’avais écrit ces lignes:
«Dieu merci, il n’y a pas de frontières terrestre entre l’Algérie et l’Egypte, cela nous évite une guerre…».
Mais il y a une frontière entre l’Algérie et le Maroc. Certes, fermée —ce qui est d’ailleurs un autre motif de tension entre les deux pays— mais on comprendra aisément mon inquiétude. Comme nombre de Maghrébins convaincus —ce terme de «Maghrébins» doit être pris au sens de partisan d’une Union maghrébine entre les trois pays du Maghreb central— je crains toujours que lesbisbilles entre Alger et Rabat à propos du Sahara ne débouchent sur un conflit armé, comme ce fut le cas en 1975.

Certes, nos dirigeants respectifs s’emploient à ne pas insulter l’avenir et veillent à ce que l’irréparable ne soit pas commis, mais, sait-on jamais. Le football enclenche des mécanismes qu’il est souvent difficile de contrôler. J’ai beau adorer ce sport, j’ai conscience qu’il flatte aisément les plus bas instincts. Grâce à lui, on peut très vite passer du nationalisme au chauvinisme. Le voisin, l’Autre, devient soudain un ennemi à abattre. Pourquoi? Parce que l’arbitre lui a accordé un penalty, ou parce que des voyous manipulés ont caillassé le bus de notre équipe.

Algérie, Maroc: deux nations en colère

Avec les révolutions arabes, mes craintes n’ont pas disparu. Bien au contraire. Je vais me tenir le ventre jusqu’au match retour, craignant que l’un ou l’autre des pouvoirs—voire les deux— ne profitent de cette rencontre pour détourner la colère de leurs peuples respectifs. Manœuvre dilatoire classique. C’est un fait: ni l’Algérien ni le Marocain ne sont heureux. Tous les deuxmanifestent. Tous les deux veulent un avenir meilleur et n’en peuvent plus de la corruption, du népotisme, du féodalisme qui ne dit pas son nom et de cette fameuse hogra (mépris, en arabe), cette injustice qu’inflige le puissant au démuni.

En Algérie comme au Maroc, une lame de fond peut tout emporter sur son passage, balayant des pouvoirs qui n’aiment guère leurs peuples et qui considèrent que les pays dont ils ont la charge sont une propriété privée. Algériens, Marocains, deux cousins qui grondent et connaissent la même réalité, la même désespérance. Ils ont vu le courage des Tunisiens et des Egyptiens. Ils voient ce qui se passe en Libye, au Yémen, à Bahreïn et même en Syrie. «Pourquoi pas nous», se disent-ils, en ne se faisant aucune illusion sur les mesures d’ouverture qu’on feint de leur concéder, miettes éparses qu’on jette à la populace.

Et là, arrive ce match qui avive les passions, au point que la vente des billets à Annaba a provoqué des affrontements qui ont fait 50 blessés! J’espère d’abord que nous saurons accueillir les Marocains comme il se doit. Que nous n’oublierons pas que les rues de Casablanca, Rabat et d’autres villes du Royaume se sont emplies de monde et de youyous quand l’Algérie a éliminé l’Egypte en novembre 2009. Que nous n’oublierons pas que nous étions tous Marocains en 1986, lorsque l’équipe du royaume fut la première du continent à se qualifier pour le deuxième tour de la Coupe du monde alors que la nôtre avait buté sur les écueils espagnol et brésilien (un match de rêve mais une défaite quand même). J’espère que le pouvoir algérien ne sera pas tenté de faire de ce match l’occasion de détourner la colère et la frustration des gens. Et je constate qu’encore une fois, la classe politique locale est bien silencieuse, abandonnant aux journalistes la nécessité d’anticiper sur les événements et de rester vigilants.

L'âge d'or du foot algérien

Mais revenons au sport. Je lis, ici et là, que la rencontre entre les deux équipes est l’un de ces derbys habituels qui peuvent passionner tout un continent. Ce n’est pas totalement vrai. Dans la grande histoire du football maghrébin, la véritable bagarre a toujours opposé l’Algérie et la Tunisie (et l’Egypte, mais cette dernière ne fait pas partie du Maghreb, même si Le Caire a posé sa candidature à l’Union du Maghreb arabe). Interrogez notre mémoire collective et l’on vous parlera de ces éliminatoires de la Coupe du monde de 1978, où la Tunisie d’Attouga, gardien talentueux et provocateur, a fait pleurer et enrager des millions d’Algériens. Et ne parlons même pas des affrontements entre le Mouloudia d’Alger et le Club Africain, qui déclenchaient de telles passions que le président Boumediene en personne a décidé de les supprimer.

Le Maroc nous a battus plusieurs fois —la dernière rencontre pour des éliminatoires de la Coupe d’Afrique des nations remonte à 1970… Mais pour moi, il reste associé à l’émergence de cette équipe algérienne de rêve, dont je ne cesserai jamais de chanter la gloire. C’était en décembre 1979, à Casablanca, un match de qualification pour les Jeux olympiques de Moscou. Le score? 5 buts à 1 pour l’Algérie! Une Trriha! Une fessée!

Dans l’équipe algérienne, la génération dorée qui allait faire parler d’elle en Espagne pendant la Coupe du monde en 1982 venait de prendre le pouvoir. Le temps des Belloumi, Bensaoula, Madjer était venu. Après le match, le roi Hassan II s’était mis dans une colère noire et l’équipe marocaine fut entièrement chamboulée pour le match retour (3-0 pour l’Algérie au stade du 5 juillet à Alger). A l’époque, les relations politiques entre les deux pays étaient glaciales, mais aucun débordement ne fut signalé de part et d’autre de la frontière. Espérons qu’il en sera de même ce dimanche, quel que soit le résultat de la rencontre.

Akram Belkaïd
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La versatilité du monde arabe

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La versatilité du monde arabe

21 mars 2011

Alors que le monde arabe réclamait hier encore la chute du régime de Kadhafi, il dénonce aujourd'hui l'intervention occidentale.

Le président du Parlement européen Jerzy Buzekat et le secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa. REUTERS/Abd El-Ghany
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Si la manière dont nombre d’Arabes réagissent àl’intervention de la coalition internationale en Libye peut paraître déroutante, elle n’est guère surprenante.
Hier, les uns et les autres, de Rabat au Caire en passant par Paris ou Londres, appelaient à renverser Kadhafi et vitupéraient contre l’Europe et les Etats-Unis, coupables de ne pas porter secours aux rebelles et populations civiles de Benghazi.

Quoiqu'il fasse, l'Occident a toujours tort

Quelques heures à peine après les premiers bombardements, voilà que les bons vieux réflexes anti-occidentaux reprennent le dessus: on reparle de l’Irak et de l’Afghanistan, voire même du Liban des années 1980, et on crie au complot américain.
Cela en dit long sur l’absence totale de confiance à l’égard de l’Occident: quoique fasse ce dernier, il est coupable. Certes, personne ou presque ne défend Kadhafi, mais on sent bien la gêne —pour ne pas dire l’hostilité— à l’encontre des frappes aériennes.

Sur Internet, ce n’est plus la folie sanguinaire du dictateur libyen qui est dénoncée, mais l’existence possible d’un plan occidental —mûri depuis longtemps, bien entendu— pour prendre le contrôle du pétrole libyen, ou même pour recoloniser l’Afrique du nord. Du coup, l’observateur s’attend même à ce que le guide de Tripoli devienne soudain sympathique et qu’on lui concède les habits de la victime.

Quelle versatilité! Quelle propension à oublier ce que l’on exigeait la veille! Quelle capacité à perdre de vue l’essentiel, qui reste le sauvetage de Benghazi! Quelle naïveté aussi. En appelant à l’aide les Occidentaux, qui pouvait croire qu’ils se contenteraient d’un engagement «light»?
Quand on entend Amr Moussa, le secrétaire général de la Ligue arabe, se plaindre que les raids vont au-delà de l'objectif d'imposition d'une zone d'exclusion aérienne, on a envie de lui demander «mais, qu’espériez-vous?». D’abord, une telle zone implique la destruction de tout moyen au sol capable de neutraliser un avion de la coalition. Ensuite, quel serait l’intérêt de cette «no-fly zone» si les obus d’artillerie de l’armée de Kadhafi continuent de dévaster les positions des rebelles?

Mesurer les conséquences avant de prendre position

La guerre n’est pas un jeu. Elle ne peut être propre, elle ne peut être chirurgicale. Ceux qui ont appelé à l’aide l’Occident pour sauver Benghazi, savaient —ou auraient dû savoir— que des civils, de Tripoli ou d’ailleurs, en paieraient le terrible prix. C’est l’un des paradoxes de toute opération militaire. Même dans les films hollywoodiens, sauver des civils provoque presque toujours la mort d’autres civils…

Certains sont peut-être allés trop vite dans leur souhait de voir Kadhafi tomber grâce à une intervention extérieure. Ils réalisent aujourd'hui que prendre position nécessite d’en mesurer toutes les conséquences. C’est cela la maturité. En manquer, c’est être l’otage d’une émotivité et d’une versatilité qui ne cessent de nuire aux peuples arabes.

Regardons la réalité en face: les rebelles libyens n’ont pas été capables de vaincre Kadhafi. Ils n’ont pas réussi à faire ce que les Tunisiens ou les Egyptiens ont réalisé, et c’est bien dommage pour la Libye. De plus, comme le relève le site Maghreb Emergent, les Arabes n’ont pas été capables de régler seuls cette affaire. Même chose pour les Africains et leur Union africaine qui ne sert à rien. Pour sauver Benghazi, le recours à l’Occident était nécessaire.

L'enjeu en vaut la chandelle

Qu’importe que l’intervention de la coalition relève plus de l’improvisation que d’une véritable préparation stratégique —personne ne sait comment cette aventure militaire va se terminer. Qu’importe qu’elle profite électoralement à Nicolas Sarkozy (et c'est loin d’être garanti…). Qu’importe si les Etats-Unis ont désormais un argument supplémentaire pour implanter une base dans la région, qu’importe que le pétrole libyen passe sous contrôle étranger —de toute façon, il l’est déjà. L'enjeu en vaut la chandelle: il s’agit de sauver un mouvement populaire qui entend chasser un dictateur au pouvoir depuis 1969.

Plutôt que céder à un sentiment anti-occidental primaire, ou, plutôt, à l’habituel anti-américanisme qui irrigue le monde arabe, il serait plus honnête d’assumer son soutien à une intervention que tout le monde a appelé de ses vœux.

Cela ne signifie pas qu’il faille baisser sa garde et faire confiance à la coalition —il est évident que certains de ses membres ont un agenda caché. Il est évident que le scénario de la partition de la Libye fait partie des hypothèses et qu’il a toujours figuré à portée de main des stratèges occidentaux. Mais faisons confiance au peuple libyen. Il saura chasser le tyran de Tripoli et restaurer, tôt ou tard, la souveraineté de son pays.

Akram Belkaïd
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Six raisons de ne pas aimer Kadhafi

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Six raisons de ne pas aimer Kadhafi

19 mars 2011

Terreur, confusion, manipulations, nuisance, insultes, provocation… Le «guide de la révolution» libyenne a un solide répertoire d'ennemis dans son pays comme chez ses voisins arabes.

Caricatures de Kadhafi dans la ville rebelle de Benghazi. Reuters/Finbarr O'Reilly
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Mise à jour du 20 octobre 2011. Les forces du nouveau régime en Libye affirment avoir pris le contrôle de Syrte, le dernier bastion du régime déchu de Mouammar Kadhafi, après plus d'un mois de combats meurtriers. Selon le CNT (Conseil national de transition), le colonel Kadhafi serait mort.

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Un dictateur impitoyable

Des dizaines de jeunes qui manifestent devant le consulat d’Italie (vide) de Benghazi en 2006 et qui se font massacrer par la police, des prisonniers qui subissent le même sort durant plusieurs émeutes dans les années 1990. Des opposants assassinés aux quatre coins de la planète. Des disparus, enlevés en plein jour et dont plus personne n’a plus jamais entendu parler… Sans atteindre le niveau de terreur organisée de la Syrie d’Assad (père et fils), de l’Irak de Saddam Hussein ou même de la Tunisie de Ben Ali, la Libye, sous la férule de Kadhafi, fait partie de ces pays arabes où la dictature n’a jamais toléré la moindre contestation. Ni liberté d’expression, ni opposition autorisée ou même tolérée.

A cela s’ajoute un culte de la personnalité ubuesque et une volonté déclarée de transformer la Jamahiriya (néologisme né de la combinaison de Joumhouriya, la république, et Jamâhir, les masses ou le public) en Etat héréditaire. Pour n’importe quel Arabe, la Libye de Kadhafi n’a jamais été un pays où il faisait bon vivre et où l’on se rendait avec plaisir. Quant aux travailleurs immigrés, qu’ils soient arabes ou subsahariens, ils étaient aussi maltraités que ceux du Golfe. Les Tunisiens en savent quelque chose, eux qui sont régulièrement expulsés du jour au lendemain, otages des colères de Kadhafi contre leur pays natal.

Un idéologue confus

Que celui qui a lu le fameux Livre Vert lève le doigt! Mieux: que celui qui a compris la doctrine qui y est exposée se lève. Officiellement, Kadhafi a instauré en 1977, soit huit ans après sa prise de pouvoir, une démocratie directe où le peuple gouverne directement sans avoir besoin de partis. Bien entendu, le leader libyen a toujours contrôlé d’une main de fer les Comités populaires destinés à défendre sa révolution censée «résoudre de manière définitive la question de la démocratie».

Tour à tour inspirée par l’islam (religion d’Etat) et par un socialisme revisité, la doctrine politique de Kadhafi est en réalité un «boulgui-boulga» indigeste qui a découragé des légions entières d’étudiants en sciences politiques. On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que la pensée du guide de la révolution, son titre depuis 1980, n’a guère connu de succès hors de ses frontières. Alors que le panarabisme prôné par Nasser n’a jamais totalement disparu –et les révolutions du moment lui redonnent même une certaine jeunesse– la doctrine libyenne n’est pas lisible et n’a guère de sympathisants dans le monde arabe à l’exception, temporaire, de tous ceux qui cherchent à obtenir un soutien financier…

Un fauteur de troubles

Le constat est simple et résume à lui seul la capacité de nuisance de Kadhafi. Il n’existe pas ou peu de mouvements rebelles arabes qui n’aient pas été financés, à un moment ou un autre, par le régime libyen. C’est le cas par exemple des Sahraouis du Front Polisario, dont on pense trop souvent qu’ils ne sont soutenus que par l’Algérie. En Tunisie, Kadhafi a longtemps exhorté la gauche à faire tomber Bourguiba avant de se rapprocher brièvement des islamistes. En Egypte, Sadate puis Moubarak n’ont eu de cesse de mettre en garde leur encombrant voisin contre ses tentatives de déstabilisation et ses velléités de fédérer les tribus nomades du sud-ouest du pays. Les Algériens eux, n’ont pas oublié qu’une partie des armes destinées aux Groupes islamiques armés transitaient par la frontière libyenne au vu et au su des services secrets du régime de Tripoli. Ils n’ont pas oublié non plus que les attentats de décembre 2007 dans la capitale algérienne n’ont pas été condamnés par Kadhafi. Dans le Golfe, presque toutes les oppositions aux monarchies pétrolières, le plus souvent installées à Londres, ont bénéficié du soutien financier libyen.

De quoi faire enrager les dirigeants de cette région mais aussi les populations qui, en réalité, n’ont jamais été séduites par celui qu’elles considéraient comme une pâle copie de Nasser voire d’Assad père ou de Boumédiène. A noter aussi que d’autres mouvements clandestins dans le monde ont bénéficié des largesses de Kadhafi, à commencer par l’IRA, les Brigades rouges ou l’ETA. Cela sans oublier les multiples attentats qui lui sont reprochés, à commencer par celui de Lockerbie (1988) et du DC-10 d’UTA (1989).

Un diviseur

Pour nombre d’Arabes, Mouammar Kadhafi n’est rien d’autre qu’un semeur de zizanie. Déjà bien en peine de s’accorder sur le moindre sujet, qu’il s’agisse de la Palestine, du Soudan ou, hier, du Liban, les membres de la Ligue arabe ont toujours eu du mal à trouver une position commune. Et leurs efforts étaient encore plus contrariés quand le leader libyen se mêlait de la partie. Apostrophant les uns, insultant les autres, se lançant dans des diatribes interminables sans respect pour le protocole, le temps de parole et encore moins pour les autres chefs d’Etat, Kadhafi a souvent engendré la confusion et mis tout le monde sur les nerfs.

Les diplomates maghrébins et égyptiens en savent quelque chose et, dans chaque capitale d’Afrique du Nord, les anecdotes ne manquent pas à propos de la capacité du «guide» à monter les uns contre les autres, parfois à l’image d’une commère affirmant à sa voisine de droite (l’Egypte) que sa voisine de gauche (l’Algérie) ne cesse de dire du mal d’elle. Cela avant d’appeler la voisine de gauche pour la mettre en garde contre la voisine de droite… «Si vous voulez torpiller une négociation ou une initiative régionale, il suffit de mettre Kadhafi dans le coup», confie un haut fonctionnaire algérien pour qui le dirigeant libyen n’a jamais admis de ne pas être pris au sérieux par ses pairs arabes.

Un donneur de leçons

«Les Algériens ne savent pas parler l’arabe et sont restés des Français», «les Saoudiens sont les esclaves des Américains», «les Egyptiens ne font que tendre la main pour obtenir un bakchich», «les Marocains devraient se débarrasser de la royauté». Toutes ces phrases, autant de clichés simplistes, ont été prononcées un jour, en public ou à la télévision, par Kadhafi.

Des propos insultants, toujours teintés de mépris et de supériorité, qui ont provoqué l’indignation et la colère. Celles-ci étaient d’autant plus fortes que les Arabes, dans leur grande majorité, ont souvent tendance à considérer les Libyens, surtout les Tripolitains, comme étant des bédouins incultes auxquels le pétrole a donné la chance de quitter leurs tentes. Même chose lorsque Kadhafi proclame qu’il est le roi des peuples d’Afrique. D’ailleurs, son tropisme africain amuse et agace ses partenaires arabes. Pour eux, le zaïm libyen ne cherche qu’à s’acheter une influence dans un continent pauvre afin de compenser son isolement dans le monde arabe.

Un clown

Dans les années 1990, une cassette vidéo a fait le bonheur de milliers de Tunisiens. Un buzz bien avant l’arrivée d’Internet. De quoi s’agissait-il? D’une compilation des passages les plus hilarants des discours de Kadhafi, comme lorsqu’il prétend que Shakespeare est d’origine arabe puisque son vrai nom serait «Sheikh Spear», ou que les Celtes sont d’origine africaine. Recenser lesperles kadhafiennes («les insurgés sont drogués par al-Qaïda» étant l’une des dernières en date) permettrait certainement de connaître le même succès éditorial que le livre consacré aux sorties de Jean-Claude Van Damme (Parlez-vous le Van Damme, 2003).

De même, les scènes cocasses ont jalonné le règne du berger de Syrte. Que l’on repense à la tente bédouine plantée dans les jardins de l’hôtel Marigny, en plein huitième arrondissement parisien, ou à cette apparition nocturne à Tripoli, parapluie à la main, pour dénoncer les manifestants de Benghazi. Et que dire des fameuses amazones, ces gardes du corps féminins qui font fantasmer aussi bien en Orient qu’en Occident? Dans un mélange de mauvais goût et de provocation, Kadhafi s’inscrit dans la droite ligne d’un Idi Amin Dada en Ouganda ou d’un Bokassa en République centrafricaine. En plus cultivé, certes, mais tout aussi loufoque et impitoyable avec ses opposants.

Akram Belkaïd
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Pourquoi les rebelles libyens sont lâchés par tous

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Pourquoi les rebelles libyens sont lâchés par tous

16 mars 2011

L’opposition en Libye se retrouve seule face aux armes de Kadhafi. Washington a fait volte-face, les Européens tergiversent.

Le 11 mars 2011 avant une conférence de presse de Barack Obama. Reuters/Jim Young
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Pour nombre d’observateurs, notamment des diplomates tunisiens et égyptiens, il faudrait désormais un miracle pour sauver la rébellion libyenne. Malgré leurs déclarations teintées d’optimisme volontariste, les membres du Conseil national libyen, l’instance qui siège à Benghazi, ont bien compris qu’ils sont seuls et qu’ils ne peuvent compter que sur leurs maigres forces.

Ni Obama, ni Sarkozy ne viendront à leur secours. Le G8 a ainsi écarté une intervention militaire tandis que l’Europe tergiverse à propos de la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne qui interdirait aux avions de Kadhafi de bombarder les insurgés.
«De toutes les façons, une telle zone ne servirait à rien. C’est l’artillerie lourde des forces gouvernementales qui fait le plus de dégâts», explique à SlateAfrique un officier français qui a participé à plusieurs manœuvres en Méditerranée occidentale.

Comme les chiites irakiens ou les musulmans bosniaques

Ce lâchage qui ne dit pas encore son nom provoque d’ores et déjà la colère des opinions publiques arabes. Salué comme l’homme providentiel après son fameux discours au lendemain de la chute de Moubarak, le président américain Barack Obama concentre à lui seul la majorité des critiques.

«L’Amérique se montre telle qu’elle a toujours été. Cynique et calculatrice», dénonce le politologue Amr Yassir. Amer, cet universitaire rappelle les précédents de 1991 quand, au lendemain de la défaite irakienne lors de la première guerre du Golfe, les Etats-Unis avaient encouragé Chiites et Kurdes à se révolter avant de les abandonner à leur triste sort. A l’époque, la répression menée par les troupes de Saddam Hussein avait fait plus de 5.000 morts, sans compter les disparus.
D’autres experts font le parallèle avec la guerre de Bosnie et le sort des enclaves musulmanes de Srebrenica ou de Gorazde. Pour un diplomate tunisien qui a bien connu la Libye de Kadhafi, on peut parler d’abandon:
«L’Occident sait qu’un massacre se prépare à Benghazi. Il sait que des massacres ont lieu dans chaque ville reprise par les troupes gouvernementales. Il sait que nous allons devoir faire face à un immense exode des populations libyennes de Cyrénaïque. Malgré cela, il a décidé de ne rien faire. Les Etats-Unis ont clairement décidé que Kadhafi peut rester au pouvoir.»

Les raisons de la volte-face américaine

Il faudra donc que Washington s’explique sur sa volte-face. Les raisons d’un tel revirement sont nombreuses. La première est que Kadhafi aurait menacé l’Amérique et l’Europe de lancer une campagne de terrorisme à grande échelle. Un chantage pris au sérieux par les chancelleries occidentales qui savent que le leader libyen n’hésitera pas à semer le chaos pour se venger.
Problème, rien ne dit que ces menaces ne seront pas mises à exécution après la chute de la rébellion. France, Italie et Etats-Unis, les trois pays les plus en pointe dans la dénonciation du régime de Kadhafi, risquent donc d’être dans la ligne de mire.

Une autre raison est liée aux inquiétudes du marché pétrolier. La perspective d’un long conflit avec, éventuellement, une partition de la Libye déplait à nombre de compagnies qui craignaient une remise en cause des contrats de production signés avec Tripoli.
Ces entreprises auraient discrètement fait pression sur Washington pour que le régime libyen soit épargné. Ce dernier a d’ailleurs mobilisé tous ses soutiens dans la capitale fédérale américaine.
Le scénario d’une Libye transformée en Somalie régie par l’ordre djihadiste après la chute de Kadhafi a été repris par nombre de journaux et de think tank, preuve, s’il en est, d’une forte offensive médiatique vraisemblablement menée par une agence de communication de crise.
On peut aussi se demander si les Etats-Unis n’ont pas cédé à leur (mauvais) penchant habituel qui est de toujours se trouver un ennemi, notamment pour justifier la hausse continue des budgets de défense et de sécurité intérieure. Ben Laden et al-Qaida n’ayant plus la même audience, la réhabilitation de Kadhafi dans le rôle du grand méchant tombe à pic. Mieux, cela va donner à Washington un motif supplémentaire pour que ses troupes soient plus présentes dans la région, notamment dans le Sahel.

On peut d’ores et déjà parier sur le fait que la question de l’Africom —l’état-major des forces américaines en Afrique— va de nouveau être posée. A ce jour, aucun pays, à commencer par l’Algérie fortement sollicitée, n’a voulu accueillir cette instance. Le retour de la Libye dans le cercle fermé des pays voyous va certainement changer la donne.

Les priorités des monarchies du Golfe

Enfin, il faut relever que les déboires de la rébellion libyenne arrangent les affaires de plusieurs monarchies du Golfe, surtout l’Arabie Saoudite et Bahreïn, dont les dirigeants haïssent pourtant Kadhafi. Mais entre leur désir de voir chuter le guide libyen et la possibilité de calmer les ardeurs de leurs propres manifestants, les monarques du Golfe n’ont guère d’hésitation. Ils préfèrent de loin que l’exemple libyen serve de repoussoir. On ne peut donc exclure l’existence de pressions saoudiennes sur Washington pour empêcher une intervention militaire.

Akram Belkaïd
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Kadhafi n'a pas encore perdu

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Kadhafi n'a pas encore perdu

02 mars 2011

Le dictateur libyen est piégé, mais tient Tripoli. Il s'accroche d'autant plus au pouvoir que lui et les siens n'ont nulle part où aller. La Libye est d'ores et déjà coupée en deux et cette situation pourrait bien perdurer.

Les blindés de Kadhafi tiennent Tripoli. Reuters/Chris Helgren
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Quelle sera l’issue de l’insurrection libyenne? Plus de quinze jours après le début du soulèvement populaire contre le régime de Mouammar Kadhafi, il est encore difficile de prédire à coup sûr la chute de ce dernier. Retranché dans son bunker de Tripoli, soutenu encore par une partie de l’armée et de ses forces paramilitaires, le Guide de la Jamahiriya semble décidé à s’accrocher coûte que coûte au pouvoir, malgré les pressions étrangères.

Dans le pays, la confusion règne et les informations contradictoires ne cessent de circuler, ce qui rend difficile une appréciation objective de la situation. Voici néanmoins quelques éléments d’analyse qui peuvent permettre d’anticiper la suite des événements.

Kadhafi et les siens sont piégés

Le dirigeant libyen perd jour après jour ses soutiens, qu’ils soient tribaux, militaires et, bien entendu, civils. Mais son clan familial ainsi que des représentants de sa tribu, les Kadhafa, le pressent de tenir bon et de ne pas céder. Ses fils, notamment Seïf al-Islam, savent que tout retrait de leur père serait fatal à leurs ambitions politiques. Instruits par ce qui s’est passé en Tunisie mais surtout en Egypte, ils devinent que rien ne pourra les mettre à l’abri de futures représailles ou actions en justice.

La décision des autorités égyptiennes d’enquêter sur les avoirs de Hosni Moubara, ou le mandat d’arrêt émis par le gouvernement tunisien à l’encontre de Ben Ali et de sa femme pèsent certainement dans la manière dont le clan Kadhafi évalue la situation.
Plus important encore, comme le soulignait un éditorial de la chaîne Al Jazeera, «Kadhafi n’a nulle part où aller», même si les pistes du Venezuela, du Zimbabwe ou de l’Afrique du Sud sont parfois citées. Une chose est certaine, ce n’est pas en Arabie saoudite que l’ancien berger de Syrte sera accueilli.

Lors d’un sommet arabe en 2003 —c’était à la veille de l’invasion de l’Irak par les Américains— Kadhafi avait affirmé que le roi Fahd d’Arabie saoudite lui avait indiqué, après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, que son pays était prêt «à s’allier au diable» pour se défendre contre la menace irakienne. Une sortie qui avait provoqué la fureur du prince héritier de l’époque, l’actuel roi Abdallah.

Hors de lui, ce dernier avait répliqué que l’Arabie n’était pas «un agent du colonialisme», avant de traiter Kadhafi de «menteur» et de lui souhaiter la mort. Depuis, chaque réunion arabe ou presque a été marquée par un incident entre les deux hommes. Ce fut le cas en 2009 à Doha au Qatar, lorsque le dirigeant libyen avait apostrophé le roi Abdallah avant de claquer la porte du sommet…

Tenir Tripoli est l’urgence des Kadhafi

Pour les Kadhafi, tenir Tripoli n’est pas simplement une condition de survie. C’est aussi la possibilité de repartir, tôt ou tard, à la reconquête du reste du pays. C’est ce qui transparaît dans les déclarations des membres du clan présidentiel, et ce qui expliquerait le retrait rapide des forces loyalistes des villes les plus proches, afin de mieux défendre la capitale libyenne.
Une stratégie qui demeure risquée car d’autres défections sont possibles, et Mouammar Kadhafi n’est pas à l’abri d’une révolution de Palais. Il n’empêche, chaque jour qui passe, donne une chance supplémentaire au «Guide» de sauver son pouvoir. Pour un diplomate algérien qui connaît bien la Libye, «Tant qu’il tiendra Tripoli, Kadhafi sera incontournable sur la scène politique libyenne. Il y dispose de ressources financières importantes et peut même tenter des médiations avec les insurgés».

Même les sanctions internationales pourraient s’avérer inefficaces. En effet, le système Kadhafi a déjà montré dans les années 1980 et 1990 sa capacité à faire circuler des fonds sans que la justice internationale ne puisse les repérer et les saisir. Cela s’explique par un fait très peu connu en Occident: la Libye de Kadhafi a mis en place des circuits financiers et bancaires très sophistiqués, et qui atténuent les effets de tout embargo.

De même, le dirigeant libyen et ses proches savent à qui s’adresser pour acheter des armes en toute discrétion. Cela inquiète les opposants qui marchent sur Tripoli et cela explique pourquoi nombre d’entre eux demandent une surveillance accrue des côtes libyennes et la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne.

La partition du pays reste un scénario probable

La volonté de Kadhafi de se battre jusqu’au bout et de tenir Tripoli dessine une perspective qui hante nombre de Libyens. Il s’agit de la partition du pays en deux zones traditionnellement opposées: la Tripolitaine à l’ouest et la Cyrénaïque à l’est.

Dans l’hypothèse d’une résistance plus longue que prévue de la part du clan Kadhafi, rien n’exclut ce scénario. Nombre de Libyens en sont d’autant plus convaincus que cette partition est dans les esprits depuis les années 1930, période où les Italiens tentaient de contrôler le pays en opposant les tribus entre elles.

L’idée même d’une partition était encore dans l’air dans les années 1950, la France ayant espéré conserver une influence dans un pays frontalier avec l’Algérie. La récente partition du Soudan —mais aussi la perspective d’une division de la Côte d’Ivoire— renforce la crainte de nombreux Libyens de voir leur pays connaître le même sort.
A cela s’ajoute une autre raison politiquement incorrecte mais qu’il ne faut pas ignorer: le sentiment national libyen reste très fragile. En quarante années de règne, Kadhafi a toujours pris soin de ne pas exalter un nationalisme qui aurait contrasté avec ses ambitions panarabes et panafricaines.

Contrairement à l’Algérie ou à l’Egypte, les Libyens ont toujours eu du mal à se retrouver unis autour de l’idée d’une nation. Ni les interventions militaires au Tchad ou ailleurs en Afrique sub-saharienne, ni les rares compétitions sportives organisées par la Libye n’ont généré de sentiments suffisamment patriotiques voire chauvins pour souder la population.

Une intervention militaire n’est pas à exclure

L’annonce d’un repositionnement de la marine et de l’aviation américaine a sonné comme les prémices d’une intervention militaire des Etats-Unis contre le régime de Kadhafi. Une hypothèse qui reste encore peu convaincante, quand on sait que Washington n’a pas oublié les conséquences de ses actions armées en Irak (2003) mais aussi en Somalie (1992).
Pour autant, un scénario circule actuellement dans les chancelleries arabes qui concerne une intervention destinée à protéger l’Est du pays contre les forces fidèles à Kadhafi. «Si le baril de pétrole dépasse les 150 dollars, les Etats-Unis vont intervenir pour protéger les provinces de l’Est où se trouvent la majorité des champs pétroliers», explique à Slate Afrique un ancien ministre algérien du pétrole. Pour ce dernier, le schéma d’une telle intervention existe depuis le début des années 1990. «Cela se ferait au nom de la protection des populations insurgées mais aussi de la sécurité énergétique mondiale», ajoute-t-il.

En temps normal, la Libye produit entre 1,6 et 2 millions de barils par jour. Actuellement, selon les statistiques publiées par les agences spécialisées, les deux tiers de cette production n’arriveraient plus sur le marché du fait de la fuite des travailleurs étrangers employés sur les sites libyens. Si une telle situation devait perdurer et si d’autres producteurs pétroliers venaient à connaître des troubles —on pense notamment à l’Algérie—, il est évident que les prix de l’or noir continueront de flamber.

Du coup, les Etats-Unis n’auront plus le choix. Depuis plusieurs jours, les diplomates américains tentent de trouver un interlocuteur sur place qui se ferait le porte-voix d’un appel au secours des populations insurgées. La création d’un gouvernement provisoire à Benghazi a été saluée par Washington, qui s’interroge aussi sur l’opportunité de replacer la famille royale libyenne dans le jeu. Petit neveu du roi Idriss Ier, déchu par Kadhafi en 1969, Mohamed al-Senoussi est aujourd’hui l’héritier du trône. Son message d’union adressé au peuple libyen a été largement relayé par les télévisions satellitaires arabes.

Akram Belkaïd
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